Le Sens de l'Histoire

  • Mordekaï BENSOUSSAN
Le Sens de l'Histoire

Nous allons, dans quelques jours, commémorer dans le deuil et l’affliction, le mille neuf cent quarante septième anniversaire de la destruction du second Temple, à Tichea béav.

Nos sages ont très largement insisté sur le besoin de marquer cet évènement dramatique, afin d’en tirer les leçons qui s’imposent. Ce qui marque particulièrement, c’est cette extra-temporalité de cette destruction. Bien qu’étant parfaitement située dans l’Histoire, en l’an 68 (70) de l’ère vulgaire, la destruction du Temple revêt un caractère permanent, quasiment inaltérable, au point que nos sages nous disent que celui qui ne prend pas le deuil pour Jérusalem, ne verra jamais sa rédemption.

La liturgie de siècles successifs a immortalisé ces lamentations, les kinoth, que toutes les communautés juives s’imposent à lire et à chanter, dans les synagogues et lieux de prières, assis à même le sol comme le font les endeuillés dans les sept premiers jours de la disparition de leurs proches.

Les Lamentations de Jérémie, contemporain du drame de la perte de Jérusalem, que nous lisons deux fois, exprime l’extrême douleur que chacun doit ressentir au souvenir ou à la narration des incroyables massacres qui se sont perpétrés alors. Le prophète y exprime autant l'égarement du peuple et ses écarts répétés envers D. que ses plaintes de douleur et de désespoir dirigées vers le Très Haut, Celui Qui a, semble-t-il, abandonné Son peuple et Qui l’a livré à ses pires ennemis, ivres de haine. Le mot ekha, "hélas" qui introduit les Lamentations, exprimerait cette terrible question : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sommes-nous tombés si bas ? C'est cette question-exclamation que nous développerons ici.

Jérémie interpelle le peuple dont il ne semble pas comprendre l'inconduite et l'ingratitude : « Quel tord vos pères ont-ils trouvé en Moi pour qu'ils s'éloignent de Moi, pour qu'ils marchent derrière le néant et qu'ils s'anéantissent ? » (II v.5). Il y a une impossibilité à comprendre l'ingratitude endémique d'Israël qui oublie si vite tous les bienfaits prodigués par D. en sa faveur, depuis la sortie d'Egypte (v.6 et 7). De la même façon, Isaïe aura tancé le peuple en le ravalant au stade inférieur à l'animal lequel, au moins, a la reconnaissance du ventre : « Le bœuf connaît son maître et l'âne, la mangeoire de son propriétaire ; Israël, lui, ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (I v.3).

Moché, quant à lui, avait pris plus de précautions pour suggérer seulement les nombreux écarts d'Israël, en rappelant seulement les lieux de leurs forfaitures. Il est donc nécessaire de mentionner la faute, voire la trahison, pour susciter la réparation et la correction. Seuls nos prophètes parlant au nom de D.et animés d'un amour profond pour leur peuple, tel Moché, peuvent se permettre de brutaliser Israël avec des mots durs et crus. Jérémie n'hésite pas à comparer les multiples trahisons de son peuple envers D. aux turpitudes d'une femme dévoyée (III v.1 à 3). La recherche effrénée d'idoles rendait l’Assemblée Israël totalement incontrôlable et méprisable, sans le moindre égard envers D. Qui l'avait sanctifiée.

Malgré ces fautes innombrables, D. Se dit prêt à pardonner et invite Son peuple à seulement reconnaître ses erreurs et à s'amender, tel un époux épris qui passerait sur les écarts de son épouse et la conjurerait de revenir au foyer (III v.13-14).
C'est ainsi qu'il faut comprendre aussi le discours vif de Moché, dans la section Dévarim, lue traditionnellement le Chabbath avant Tichea béav, qui introduit son long discours avant de se séparer définitivement de son cher peuple : il veut aiguillonner la conscience d'Israël et l'inciter à se corriger.

Dans ce droit fil, les prophètes qui lui succèderont parleront chacun selon sa sensibilité, avec fougue et parfois brutalité, mais tous dans un amour sincère du peuple qu'ils veulent voir s'amender. La prise de conscience est indispensable au repentir et seule la lucidité franche permet de corriger les erreurs passées. Les prophètes ne sont là que pour éveiller les esprits assoupis et égarés dans un éloignement néfaste. Grâce à cette attitude franche et bénéfique, Israël tire les leçons des drames du passé avec clairvoyance et intelligence, en distinguant bien la cause de l'effet.

La catastrophe nationale de la destruction du Temple est vécue par Jérémie, au sein du peuple, avec une douleur extrême mêlée de lucidité. L'affliction et le deuil ne rendent pas aveugles pour autant et ne brouillent pas l'esprit au point de ne plus distinguer les responsabilités historiques que porte le peuple dans la perte de sa souveraineté et de sa capitale, Jérusalem. Il y a une sorte de recul devant les scènes horribles des massacres et des batailles de rues de Jérusalem, lors de sa prise par les babyloniens, qui permet à la fois de décrire l'inénarrable et d'en méditer les causes réelles et profondes : « C’est à cause des péchés de ses prophètes, des fautes de ses prêtres qui répandaient le sang des justes ! » (Lam. IV v.13). « De quoi peut donc se plaindre l'homme qui vit malgré son péché ? » (III v.39). « Examinons nos voies et scrutons-les, convertissons-nous à D. » (v.40). Cette étape est cruciale, celle qui consiste à comprendre les malheurs les plus grands sans s'abandonner au désespoir et au blasphème. Il ne faut pas s'en prendre au bâton qui nous frappe mais distinguer la main qui le tient. Le chapitre cinq des Lamentations vient élever le regard des scènes de violence et de cruauté, ici-bas, vers Celui Qui dirige l'Histoire dans une causalité absolue, en-haut : « Souviens-Toi de ce qui nous est advenu ; regarde et vois notre opprobre ! ». (v.7)

La reconnaissance des fautes commises est maintenant claire au point de demander à D. d'agir à présent pour le bien et la consolation de Son peuple : « Ramène-nous à Toi et nous reviendrons ; renouvelle nos jours comme ceux d'autrefois » (V v.21).

La commémoration de Ticha béav, marquée lourdement par le deuil et l'affliction, n'a de sens que si l'on en comprend la portée pédagogique et pas seulement historique. Lorsqu'un peuple se fourvoie et en oublie sa dignité et son Créateur, il doit s'attendre à en subir les lourdes conséquences.

Jérusalem a été perdue, il y a deux mille ans, parce qu'elle avait perdu son prestige et sa spécificité de cité de la paix. Nous ne l'avons reprise, il y a plus de quarante ans, que parce qu'elle représentait à nouveau la dignité de tout un peuple, la concrétisation de notre retour sur notre terre, la fin de notre exil et de notre opprobre parmi les nations.

Nous voulons dire aux nations du monde : vous qui nous avez chassés de notre terre, de Jérusalem notre capitale, qui nous avez persécutés, spoliés, expulsés, massacrés, voici, nous y sommes revenus et nous l’avons reprise. Deux mille ans de séparation forcée et de langueur mélancolique à son sujet n’ont pas entamé d’un cheveu notre amour pour Jérusalem. Vous qui nous railliez en nous autorisant magnanimement d’aller pleurer au pied du Mur que vous appeliez avec mépris « le Mur des Lamentations », juste le jour du 9 Av, pour que nous nous remémorions toujours la destruction de Jérusalem, notre destruction et notre déchéance.

Voyez : nous l’avons réinvesti et transformé en un lieu saint, un lieu de paix qui attire chaque année des millions de juifs et de non juifs, qui viennent s’y recueillir et y prier ; mais aussi pour y pleurer, mais ce sont des larmes de joie, des pleurs d’exultation dans un élan mystique vers D. On y vient célébrer des bar-Mitsvah, des circoncisions par milliers, parce qu’elles symbolisent la jeunesse, la relève, la renaissance de ce lieu que vous aviez voulu faire disparaître, outrage suprême, dans des remblais, des immondices, entassés durant des siècles. Mais rien n’y fit ! Jérusalem a ressuscité grâce à ses enfants venus la délivrer de ses ennemis. Elle est devenue le centre de rayonnement de la spiritualité juive, le lieu que chaque juif dans le monde, vient visiter au moins une fois dans sa vie.

Comme l’a si bien dit un héros de la guerre des six jours, le Général Moshé Dayan : c’est un peuple qui retrouve sa capitale et une capitale qui retrouve son peuple !
Sachons lui garder son rang prestigieux dans l'attente de reconstruire son diadème : le troisième Temple.

M. BENSOUSSAN

Michaël 01/09/2015 20:06

Beézrat Hachem, que nous puissions assister à l'établissement du Troisième Beit HaMikdash !

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