Commencement et Création

  • Mordekhaï BENSOUSSAN
Belle analyse du Rav Bensoussan trouvée cette semaine dans le Jérusalem Post

Belle analyse du Rav Bensoussan trouvée cette semaine dans le Jérusalem Post

Dans le Talmud, traité Roch Hachana (10B et 11A), une étrange controverse oppose deux grands tannaïm, Rabbi Eliezer et Rabbi Yéhochoua, s’agissant de la datation de la création du monde. Celui-ci a-il-été créé au mois de Tichri, opinion de Rabbi Eliezer, ou en Nissan, selon Rabbi Yéhochoua ? Bien que les deux Maîtres fondent leur théorie sur des versets indiscutables, il n’empêche que nous pouvons nous questionner sur le bien-fondé d’un tel débat. Est-il si important de déterminer le mois de la Création, étant entendu que le commencement du comput de l’histoire d’Israël, en tant que peuple, débute au mois de Nissan, mois de la sortie d’Egypte ?

La discussion en fait, oppose deux visions bien distinctes de la finalité de la Création, deux théories sur le pourquoi de la Création. Chacun des deux maîtres énumère les différents évènements survenus en Tichri et en Nissan, afin d’en démontrer l’importance et même la primauté de l’un sur l’autre. Ainsi, selon Rabbi Eliezr, le mois de Tichri a vu la naissance, à l’exception d’Isaac, et la mort des Patriarches, la conception nouvelle chez Sarah, Rahel et Hana, la fin de la servitude physique en Egypte. Pour Rabbi Yéhochoua, ces mêmes évènements sont transposés en Nissan, et de conclure : c’est en Nissan qu’Israël fut délivré d’Egypte ; c’est en Nissan qu’Israël sera délivré à la venue messianique ! Selon le premier avis, cette délivrance interviendra en Tichri, à la fin des temps.

Cette énumération édifiante nous permet de constater l’équivalence, finalement, entre les deux mois majeurs du calendrier hébraïque et la proximité des deux thèses. S’il en est ainsi, nous sommes amenés à reposer notre question du début sur la nécessité d’une telle discussion. En fait, les mois de Tichri et de Nissan sont deux pôles distincts d’une même année, certes, mais appartenant à deux perspectives différentes, qui déterminent la raison d’être même du monde. Doit-on dire que le monde a été créé, en Tichri, afin de créer l’homme qui en sera la finalité, le joyau et le gardien, devant assumer sa pérennité morale et ontologique, ou bien faut-il voir dans la création du monde la préparation à l’émergence du peuple d’Israël qui prendra sa dimension historique et universelle, en même temps qu’il acquerra sa dimension métaphysique au mont Sinaï ?

En d’autres termes, faut-il que le monde soit un monde d’individus chargés par Le Créateur de s’élever et de se parfaire jusqu’à l’ultime degré, pour se rapprocher de D. ou faut-il qu’il soit focalisé sur la constitution d’un peuple prédestiné, d’une collectivité humaine devant vivre selon le modèle de société idéale, servant d’exemple aux autres peuples par ses valeurs et ses vertus ? L’idéal pour l’homme, est-il de vivre individuellement et distinctement, menant sa vie personnelle et familiale orientée vers D. et guidée par Lui, ou faut-il qu’il se rassemble et forme un peuple élu dont la mission collective serait de montrer au monde le modèle voulu par D. et instaurer la royauté divine sur terre ? Loin d’être une discussion académique, ce débat pose la vraie question de la vie de l’homme sur terre.

L’histoire d’Israël telle que relatée dans la Bible, a répondu à cette question, en donnant raison curieusement aux deux maîtres cités. Si Roch hachana est le jour anniversaire de la création d’Adam, tel que dit dans la prière de ce jour, il devient alors le jour « générique » qui vit l’Homme universel faire ses premiers pas sur terre. Le jour générique de l’espace-temps accueille alors l’homme universel qui complète la troisième dimension de la Création : Espace – Temps et Homme, en hébreu : makom, zeman, Adam. Dans cette tridimensionnalité, l’Homme joue un rôle majeur car il justifie les deux premières dimensions et se suffit à lui-même. Abraham s’expatrie pour fonder, à lui seul avec Sarah, la descendance d’Israël. Il initie la Voie et bâtit un monde d’esprit et de valeurs humaines inconnues alors. Il est seul avec les siens - ivri celui qui traverse et s’en va – et apporte au monde une toute nouvelle conception de la croyance, avec le monothéisme et l’universalisme.

Si Ytshak lui ressemble dans cette mission, Yaakov sera la transition entre l’individu seul et le peuple au sein des nations : il devient Israël. Pour la seconde thèse, Nissan représentera le mois – temps – de la guéoulah, dimension à laquelle s’ajoutera Israël – homme – pour lui donner un sens et un contenu. Même l’espace est présent, de façon évidente, dans ce processus de la délivrance d’Israël. La finalité sera de passer à la dimension supérieure, de faire qu’une famille de tribus descendue de Canaan sous la conduite d’un vieux patriarche, devienne un peuple, avec une constitution – la Torah - et une aspiration nationale sur sa terre, la terre promise.

Voici pourquoi les Patriarches et certaines Matriarches, sont cités, dans les deux théories confrontées dans cette discussion rapportée ci-dessus. Leur rôle est capital, car ils servent à la fois d’exemples vivants de ce que l’Homme doit être sur cette terre, pour Rabbi Eliezer, et aussi de fondateurs du peuple d’Israël qui justifie même la création du monde, comme l’enseigne le Midrash. La sortie d’Egypte devient alors la référence absolue de l’Histoire, équivalente à la Création qu’elle justifie pleinement. D’ailleurs, nos prières du Chabbath notamment, corrobore cette thèse en disant à propos du Chabbth : zekherlemaasébéréchit ; zekherlitsiathmitsraïm.

Nous comprenons alors que ces deux thèses sont complémentaires, en fait, car elles établissent la dimension humaine individuelle comme indispensable à la dimension collective. La Création ne peut être pérennisée que par des individus hors du commun, des visionnaires et des êtres d’exception qui en comprennent parfaitement la finalité. Sans eux, le monde aurait été créé pour rien, aurait sombré dans le chaos moral et spirituel. Ainsi que l’enseigne le Traité des Pères, D. attendit dix générations puis dix encore, pour voir apparaître un Abraham dont la stature universelle justifia, à postériori, la création du monde. D. n’a que faire d’un monde corrompu et dépravé, aux croyances idolâtres stupides et vaines. Abraham viendra mettre de l’ordre dans chaos et D. lui en saura gré.

De la même façon, Israël va démontrer au monde idolâtre et dégradé, que l’on peut sortir d’Egypte, que l’on peut traverser la Mer Rouge, que l’on peut voir la Révélation de D. à des hommes, tout ce qui n’effleurait même pas l’esprit humain d’alors. On peut s’affranchir du joug de l’esclavage ; on peut se débarrasser des croyances fausses et mauvaises ; un peuple entier peut naître sur sa seule volonté de liberté et assumer un destin universel que le Créateur lui a assigné. C’est donc en Nissan que le monde se révèlera, existera et trouvera sa raison d’être. L’histoire d’Israël débutera alors par cet évènement majeur, et en quelque sorte, celle du monde aussi.

Léchanatovatikatévou, à tous nos lecteurs.

olivier 04/09/2015 15:48

explication vraiment très intéressante,l'homme aurait donc une double finalité,une collective et une individuelle,mais la definition de ces deux fonctions me reste encore floue,en effet,la valeur individuelle de l'homme ne se mesure t elle pas par son aptitude à donner (aux autres)?et d'un autre coté,que peut apporter l'homme à l'humanité tant qu'il n'a pas parfait son individualité?
comment concilier ces deux theses,comme nous le demande la tora?opposition enrichissante...

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