LA MATSA OU L’ALIMENT DE LA FOI

  • Mordekhaï BENSOUSSAN
LA MATSA OU L’ALIMENT DE LA FOI

La principale recommandation de la Torah, concernant Pessah, est bien entendu l’obligation de consommer la matsa, en tout cas le premier soir, couplée à l’interdiction absolue de consommer du hamets ( Chémoth XII v.15 et suivants ). Cette interdiction catégorique est la base même de la quasi-totalité des règles halakhiques de la fête de la libération d’Israël d’Egypte, appelée aussi d’ailleurs « la fête des azymes ».

En effet, si nous mangeons des azymes, c’est parce que nos ancêtres sont sortis précipitamment d’Egypte sans prendre le temps de laisser lever leur pain emporté en provision, à peine cuit sur des braises (XII v.39). Mais quelle importance peut donc revêtir cette matsa, au point de ne consommer que cela durant sept jours, à l’exclusion de tout autre pain ? De plus, l’on est surpris de constater que pour la seule fois, la Torah nous commande de manger un aliment particulier, alors qu’elle nous interdit plutôt d’en consommer à travers les lois alimentaires. Le Talmud répond que l’éradication du hamets est due au fait que le pain est l’aliment majeur auquel l’on est habitué durant toute l’année, et dont il est difficile de se séparer. La rigueur et le soin méticuleux que l’on apporte dans l’élimination du hamets dont il ne doit rester pas même une miette, est donc indispensable pour cesser radicalement toute consommation de pain durant la fête de Pessah. Pour ce faire, nous sommes dans l’obligation de nettoyer notre maison de toute présence de pain, avant la fête afin de ne pas être tenté d’en manger pendant la fête. Mais cette raison ne suffit pas à expliquer le commandement de manger la matsa, sans tolérer la moindre présence de pain à ses côtés.

Nous l’avons dit plus haut, le temps est un paramètre déterminant dans la sortie d’Egypte. Il ne faut pas confondre « empressement » et « précipitation ». D. Se devait d’accomplir Sa promesse, faite à Abraham, de délivrer sa descendance de l’esclavage au terme fixé, soit quatre cent ans ( Béréchit XV v.13/14 ). Une fois cette durée expirée, il n’y avait plus de raison de prolonger l’esclavage ne serait-ce que d’un seul jour. Le verset précise bien et insiste sur cette durée exacte au terme de laquelle Israël sortit d’Egypte ( XII v.41 ), justifiant par là même, le départ empressé d’Israël. Ainsi, manger la matsa, symbole de cet empressement, c’est s’identifier à la sortie d’Egypte, c’est, plus que s’en souvenir simplement, participer même à l’évènement fondateur de notre histoire. La Hagadah le dit bien : « à chaque génération, chacun doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Egypte ». On ne raconte pas une histoire autour de la table du séder : on la vit ensemble, à l’instar de nos ancêtres. Autrement dit, il faut manger la matsa pour prendre conscience et revivre la sortie d’Egypte, pour comprendre notre histoire propre.

Dans cet ordre d’idées, nous attestons qu’alors que manger est la première démarche de la vie physique du nourrisson, manger la matsa devient la première démarche de notre vie spirituelle qui devra aboutir au mont Sinaï. L’acte le plus élémentaire, le plus banal dirions-nous, devient alors le premier pallier de la conscience d’Israël et de la connaissance de notre identité et de notre histoire, afin de nous hisser au plus haut niveau de notre être, à Chavouoth.

De cette matsa, aliment frugal s’il en est, sans goût ni sophistication aucune, j’extrais en fait sa quintessence dans ce qu’elle m’apporte de spirituel, de plus subtil. Il n’y a d’autre sens dans la matsa que nous mangeons, que celui de se replacer aux côtés de nos ancêtres, dans le contexte de la sortie d’Egypte sous la houlette de Moïse, sous la protection de D. Qui dirigea Son peuple vers le lieu où Il devait s’unir à lui. Alors que le pain, aliment par excellence de l’homme depuis toujours, pourrait représenter l’accès à une certaine forme de culture, puisqu’il est issu d’une transformation élaborée, la matsa suggère en moi une réflexion qui me permet de m’identifier à mon hisoire, c'est-à-dire à ce que je suis réellement. Serait-ce exagéré de dire : « je mange ( la matsa ) donc je suis »!?

Nous devons aussi remarquer que la matsa possède paradoxalement une double signification, parfaitement mise en valeur dans la Hagadah : elle est le pain de la liberté, mais aussi celui de la misère de l’esclavage. Avant d’être le symbole de la liberté, la matsa fut longtemps le pain sec mangé par nos ancêtres esclaves, pour dire que pour être libérés, nous devons d’abord nous référer au passé et l’assumer, même s’il n’est pas glorieux : la Hagadah ne commence-t-elle pas en rappelant que nos aïeux étaient des idolâtres, avant de reconnaître le Créateur ? Cette référence à notre histoire est fondamentale dans l’existence juive, et la fête de Pessah est par excellence la référence à l’Histoire. Pour être libérés, nous avons du être esclaves et connaître le goût amer de la servitude et de la misère, celui-là même que l’on ne doit jamais oublier pour ne pas l’infliger aux autres.

Dès lors, nous comprenons l’insistance de la Torah à nous imposer cette nourriture spirituelle, voire mystique, que constitue la matsa. Sa composition simple et rudimentaire nous suggère la simplicité de notre rapport à D. et notre foi en Lui, cette foi -émounah- totale que Lui témoigna Israël lors de la sortie d’Egypte. Cette relation pure et primordiale est suggérée par cette matsa que l’on ne peut faire cohabiter avec le pain, aliment riche et sophistiqué. La libération d’Israël d’Egypte fut également celle de toutes les aliénations possibles, de toutes les croyances fausses, de toutes les pollutions de l’esprit dues à un environnement nocif. Nous devenons alors tels des nouveaux nés qui arrivent dans le monde dans un état de pureté et de candeur, accomplissant ses premiers pas vers leur propre avenir, dans une foi parfaite.

C’est pour cela que la Torah ne tolère aucune présence de pain aux côtés de la matsa, deux éléments antinomiques absolument. Voici pourquoi le Zohar appelle la matsa : l’aliment de la foi.

Hag saméah. Bonnes fêtes de Pessah

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