Nécessité fait Loi

  • Mordekhaï BENSOUSSAN
Nécessité fait Loi

Cette analyse est proposée en raison de la proximité du jeûne du 9 Av, commémoré dimanche prochain. Cet article a été publié dans le Jérusalem Post, édition française.

Par le hasard ( ?) du calendrier hébraïque, nous lisions en Diaspora la section Balak le même Chabbath où on lisait, en Israël, la section de Pinhass et, qui plus est, le dix sept Tamouz. Voilà trois thèmes qui paraissent bien distincts l’un de l’autre, alors qu’à l’analyse, ils se trouvent bien proches, voire même conséquents. L’une des grandes phrases prononcées par Bilaam, ennemi juré d’Israël, fut la suivante : « Voici un peuple qui réside à part, et n’est point compté parmi les nations ! » (Bamidbar XXIII v.24). Dans une inspiration quasi prophétique que lui accordait D. voici que Bilaam exprime la vocation profonde d’Israël, destiné à rester en-dehors du concert des nations, parfois même contre son gré. Sa destinée relève exclusivement de la Providence divine, et son histoire ne peut être mêlée à celle des nations du monde, bien qu’elles toutes s’entrecroisent. En voulant maudire Israël de ses imprécations, il ne parvient qu’à exprimer son admiration profonde pour ce peuple aux valeurs millénaires, aux règles de vie exaltantes et à la conduite exemplaire. Mais tout individu, même irréprochable, porte sa faiblesse, la faille dans son armure par laquelle on peut l’atteindre. Et Bilaam ne se priva pas de jeter les filles de Moab dans les bras des jeunes israélites qui se corrompirent et cédèrent à la débauche. C’est précisément dans cette conduite honteuse qu’Israël s’exposa à l’ire divine, une fois de plus. Son dévoiement appela la réaction divine qui fit périr vingt quatre mille jeunes gens d’Israël, ce qui suscita une autre réaction, venant d’en-bas celle-là, celle de Pinhass fils d’Eleazar le Grand Prêtre, qui vengea l’honneur de D. et épargna par cet acte courageux, des milliers de vies.

C’est là que nous abordons le troisième thème : celui de la destruction de Jérusalem et des deux Temples, dans les dates fatidiques du dix sept Tamouz et du neuf Av. Car nous entrons dans la période d’affliction de l’année, celle des « trois semaines » appelée « entre les angoisses » dans la Tradition. Celle-ci nous enseigne que bien souvent, c'est Israël lui-même qui se donne le bâton pour se frapper ; il est la cause de ses propres malheurs. Nous n'avons qu'à lire attentivement le rouleau d'Ekha pour s'en convaincre : "La faute de la fille de mon peuple a été plus grande que le péché de Sodome" (IV v.6) ; "C'est à cause des péchés de ses prophètes, des fautes de ses prêtres…"(IV v.13).

Ainsi, les paroles affligées de Jérémie dans ses Lamentations, ont un effet comparable à celui des paroles dures que Moïse adressait à Israël, dans la section Dévarim, à la différence près qu'elles concernent le fait accompli, la destruction du Temple et de Jérusalem, dont on doit tirer les leçons. Rien de ce qui arrive à Israël n'est fortuit et tout doit susciter la réflexion et l'analyse, afin de ne pas commettre les mêmes fautes.

La catastrophe de la destruction des Temples et des massacres qui les accompagnèrent, plongea certes Israël dans le deuil et l'affliction, mais ne le dépourvut pas de sa lucidité et de sa clairvoyance afin d'en comprendre les causes. C'est le sens de l'énorme charge émotionnelle que nos sages ont placée sur la commémoration du neuf Av jusqu'à nos jours; il ne suffit pas de prendre le deuil, encore faut-il en comprendre les causes tant historiques que morales.

En laissant l'ennemi détruire et bruler Son Temple, D. agit quand même avec miséricorde en épargnant Son peuple qui s'était rendu coupable par son inconduite et ne le condamna qu'à l'exil, d'où il reviendra un jour pour se réinstaller sur sa terre. Ainsi que l’explique le Midrash Ekha, D. déversa Sa colère sur les pierres et sur les poutres du Temple plutôt que sur Israël, empêchant ainsi les barbares de massacrer complètement Son peuple, ce qui eut été irréversible. Certes, la guerre contre Jérusalem a été extrêmement meurtrière et douloureuse, en vies humaines et en termes de disparitions des grands tsadikim d’alors, mais Israël y survécut malgré tout, et ses rescapés reviendront sur leur terre, selon la promesse divine par la bouche des prophètes.

Nous pouvons donc dire que la vocation « de solitude » d’Israël, qui ne l’empêche pas de commercer avec les nations, mais qui l’oblige à une distanciation préservatrice de ses valeurs et de sa morale, saluée par les penseurs des nations, est une condition essentielle pour sa survie tant spirituelle que physique. Si Pinhass se saisit d’un javelot pour trucider ce couple mécréant qui vient narguer impudiquement Moshé, c’est que l’homme, un prince d’Israël, était tombé dans la déchéance la plus totale au point de ne plus distinguer le bien du mal. Quel exemple pouvait-il donc donner à ses frères ? La profanation de tous les interdits entraîna celle du Nom divin et seul un homme de la trempe de Pinhass, que rien ne prédisposait à un acte d’une telle violence, put sauver l’honneur de D.

Si les drames nationaux que constituèrent les destructions des Temples marquèrent au fer rouge notre histoire et notre conscience, c’est qu’ils engendrèrent les exils, celui de Babylone et celui d’Edom, considérés comme le pire des châtiments infligés par D. à Son peuple. Pourquoi avions-nous perdu notre terre ? Parce que nous y avions délaissé notre Torah qui était son âme et la raison d’être d’Israël sur sa terre. Celle-ci n’a de sens pour Israël, que revêtue de sa dimension spirituelle authentique, incarnée par notre Torah. Sans elle, nous ne nous distinguerions pas des autres nations et, partant, nous ne justifierions pas notre présence ici. Rappelons-nous de cette phrase de Bilaam, citée plus haut. Plus encore : une pratique superficielle et dénaturée, sans une conviction profonde et sans une compréhension éclairée, reviendrait au même résultat. Bénir sur la Torah « Qui nous a élu parmi tous les peuples et nous a donné Sa Loi » au moment d’entamer sa lecture publique, mais dans le même temps agir sans conscience de cette élection, qui implique des devoirs de morale et de respect des valeurs, relèverait de la plus grande incohérence et nuirait, là aussi, à notre droit sur cette terre. La bénédiction sur la Torah, que l’on récite dès le lever, deviendrait un simple texte récité, sans consistance ni conscience des vrais devoirs du juif.

L’époque folle que nous vivons, provoque un bouleversement total des valeurs et des règles du monde civilisé. Ce en quoi il croyait dur comme fer, jusqu’à présent, vole en éclats et remet en cause profondément les principes que les Etats ont patiemment institué. Il semble que cette solitude d’Israël, qui est une bénédiction pour nous mais une mise au ban pour les nations, se révèle être un atout majeur, aujourd’hui. Tout se passe comme si les nations promptes à condamner Israël, donneuses de leçons péremptoirement, viennent à présent, la tête basse, pour apprendre de ce peuple, pour s’inspirer de sa force et de son savoir faire. Mais il n’y a pas que cela dans cette démarche de pénitents : il y a une sorte de reconnaissance de la vérité clamée par Israël depuis des lustres. Ceux qu’Israël avait désignés comme mauvais, se révèlent mauvais réellement. La naïveté des nations est prise totalement à défaut, et elles en payent le prix fort. La démocratie ne peut plus tout admettre sans broncher, car elles en courraient leur disparition, tout simplement.

Michaël 08/08/2016 12:23

Votre article me rappelle un extrait du chapitre "Les Juifs en Espagne" (de l'ouvrage "Le Monde du judaïsme - Histoire et civilisation du peuple juif"), rédigé par Haim Beinart (professeur d'histoire juive à l'Université hébraïque de Jérusalem), concernant la situation de la communauté juive espagnole à la fin du XIVème siècle : "A l'intérieur du judaïsme [espagnol], c'est une période de désintégration spirituelle, aussi bien sur le plan communautaire que social [...]. Selon un auteur anonyme, la vie juive [...] avait perdu sa véritable signification. Une autre œuvre [...], "Nourriture pour le Voyage" de Manahem ben Zorah, suggère la même atmosphère. [...] Les attaques physiques contre les Juifs eurent lieu à une époque où, dans la communauté, une sorte de rejet des valeurs juives était en train de s'installer".

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