LES TABLES DE LA LOI

  • Mordekhaï BENSOUSSAN
LES TABLES DE LA LOI

LES TABLES DE LA LOI

 

Arrivé au pied du mont Sinaï, le peuple d’Israël se voit « proposer » la Torah, condensée dans « les Dix Paroles ». Il est certain que ces « Dix Paroles » furent gravées sur les tables de la Loi remises à Moïse, et c’est plutôt ainsi que l’on devrait traduire « Assereth hadévarim » que la tradition juive et que Moïse lui-même désignent comme étant les paroles divines entendues de D. au mont Sinaï lors de la Révélation de D.

La première se distingue des autres parce qu’elle n’est pas formulée sous forme de commandement, d’ordre impératif à respecter, ce qu’on appelle dans la Tradition mitsvate Assé ou Lo Taassé, commandement positif ou négatif. Dans son Livre des Commandements qui répertorie et comptabilise tous les commandements de la Torah, Rambam place en tête de la liste des six cent treize mitsvote, la croyance en D. « Cause Suprême qui est à l’origine de tous les existants » de même que sa négation est le premier des interdits. Si Rambam compte la croyance en D. en premier, c’est que l’édifice tout entier de la Torah repose sur cette base et qu’il est logique de rendre le culte qui convient au Créateur de tout. Dans son « Guide des perplexes », Rambam parle de connaissance de D. et non de croyance seulement, parce que la connaissance simple et intuitive de D., telle qu’elle fut acquise au Sinaï, donne la disposition naturelle et enthousiaste de servir D. Il va de soi qu’alors, la croyance en Lui est largement acquise.

Le verset dit que « Moché nous a enseigné la Loi, héritage de la communauté de Jacob » (Dévarim XXXIII 4). Le Talmud Babli, dans Makote 23 A, relève que la valeur numérique du mot Torah en hébreu, est égale à 611 : il manque donc deux pour parvenir au nombre total des commandements donnés dans le Pentateuque ! Ce sont les deux premiers commandements donnés directement par D. et non par l’intermédiaire de Moché. D. a tenu à faire entendre Lui-même Sa voix au peuple d’Israël afin qu’il n’y ait aucune équivoque possible, aucune place au doute dans les deux premières paroles par lesquelles D. Se présente à Israël et lui interdit toute substitution. C’est pour cela que Rambam affirme que la première parole est un commandement, celui de croire en D. même si elle n’est formulée en tant que tel.

La solution de synthèse apportée par Albo ajoute qu’il faut croire en D. Qui Se révèle dans l’Histoire et non en tant qu’aboutissement  d’une spéculation philosophique. C’est la raison pour laquelle D. Se révèle en tant que Celui Qui a fait sortir Israël d’Egypte, évènement majeur auquel tout le peuple a été témoin, indéniablement. Cette certitude là doit confirmer celle de l’existence de D. Nous retrouvons ici tout à fait la pensée de Rabbi Yéhouda Halévi dans son Kouzari, qui affirmait que l’existence de D. se passe totalement de démonstration puisqu’Il Se manifeste dans l’Histoire et que cela est avéré. L’évènement historique se passe de démonstration. La Révélation sinaïtique devient alors le point culminant de l’histoire d’Israël d’où il tirera toute sa quintessence. Admettre que D. intervient dans l’histoire des hommes, c’est accomplir la première Parole qui devient alors un commandement, selon l’opinion de Maïmonide.

Si Israël admet que sa délivrance d’Egypte n’est en rien due à un quelconque concours de circonstances et à aucune contingence, alors ils intègrent le premier mot de la Révélation de D. dans l’ensemble des Dix Paroles qui sont elles-mêmes les fondements de l’ensemble de la Torah. D’ailleurs, se demandent nos sages, comment pouvons-nous obliger quelqu’un à croire simplement par la parole, si nous ne démontrons pas la chose par une preuve tangible ? Le raisonnement ou la démonstration spéculative peut effectivement remplacer la preuve visible, mais seulement chez certains êtres d’exception, Abraham ayant été le premier d’entre eux, qui découvrit D. avant même de l’avoir entendu.

 

Nous pouvons alors comprendre le sens de ce premier mot des Dix Paroles. D. Se présente par Anokhi, forme emphatique du premier pronom personnel qui exprime l’essence même de D. Il faut d’abord percevoir l’Etre profond de D. avant de l’appréhender dans Son implication dans l’Histoire. Il est, tout court ; Il est par essence, Absolu et Entier et c’est Lui Qui nous a fait sortir d’Egypte. Ce n’est pas la même chose de dire « Je Suis Celui Qui t’ai fait sortir d’Egypte » car, alors, D. serait réduit à cette intervention providentielle en Egypte ; mais Qui serait-Il en-dehors de cela ? En fait, D. a voulu démontrer que l’Absolu et le relatif se rejoignent ; l’histoire d’Israël est pleine de ces rencontres entre D. et l’homme dans l’accomplissement de la vocation de ce peuple. La Révélation sinaïtique est elle-même rencontre et même fusion entre D. et Son peuple. S’il est vrai que l’homme est en quête de D. la réciproque l’est également. D. « descend » sur le mont Sinaï pour S’y révéler à Israël qui va à Sa rencontre, sans dépasser toutefois les limites imposées. Cela est attesté par le verset lui-même.

Cette grande proximité, cette intimité exceptionnelle qui a fait s’unir D. et Son peuple au point, nous dit le Midrash Rabba, que les âmes d’Israël s’envolèrent pour rejoindre leur point d’origine, en D. tant elles en étaient proches, connaît en effet ses limites naturelles dues à la condition d’hommes. Cette limite était matérialisée par des barrières tout autour de la montagne sacrée, mais elle était également implicite dans la première Parole, dans le premier mot  que nous avons analysé. Dans le langage courant, la énokhiyoute, c’est l’ego de chacun. Chez D. cela signifie l’essence divine, ce Qu’il est par essence, foncièrement et absolument. Ce sont Ses attributs qui ne doivent rien à la reconnaissance de l’homme et qui le définissent de façon absolue.

Mais immédiatement à côté de cela, D.  Se révèle en précisant qu’Il est Celui Qui a délivré Israël pour l’amener ici, au mont Sinaï pour lui donner la Torah. D. Est mais Il est aussi le D. d’Israël, Qui dirige son destin et, en l’occurrence, Qui l’a fait sortir d’Egypte. Cette indication est importante, car elle permet à l’esprit humain limité, celui du peuple d’Israël qui est rassemblé, de se positionner par rapport à son D. bienfaiteur en quelque sorte. Le Midrach Rabba abonde dans ce sens en enseignant que dans une sorte de vision, Israël vit au moment de la traversée de la mer Rouge, D. tel un chevalier sur son destrier, et au mont Sinaï, tel un vieillard vénérable qui S’adressait à ses enfants. D. Se déclare alors être Le Même ici comme là-bas, pour écarter toute équivoque. 

Finalement, pouvons-nous demander, quel intérêt de discuter si la première Parole est un commandement ou non puisque cela aboutit à la croyance fondamentale en D ? La nuance est notable : en tant que commandement, cela s’impose ; en tant que Parole, cela s’admet.   

www.cippo.eu -  Hébergé par Overblog