L État d Israël et la Shoah -2ème partie

  • Mordekhaï BENSOUSSAN
L État d Israël et la Shoah -2ème partie

Nous vous proposons ici une réflexion sur la création de l’Etat d’Israël, le 5 Iyar 57728 – 14 Mai 1948, et surtout sur les évènements majeurs qui l’ont précédé, sur le contexte dans lequel cette naissance est intervenue. Cela nous éclaire sur Israël aujourd’hui, et sur l’hostilité que ce jeune Etat juif continue de susciter dans un monde cahotique et désespéré.Voici la deuxième partie.

Bien que, selon l’un de nos grands exégètes Rabbénou Behayé,* la majorité des souffrances qui accablent l’homme, n’ont d’autre cause que l’homme lui-même, la majorité des évènements heureux n’ont aussi d’autres causes que l’homme lui-même. Ainsi, cette résurrection nationale d’Israël, acquise avec l’appui des nations, était la réponse absolue et catégorique, à cette sempiternelle question qui avait hanté des dizaines de générations de juifs : pourquoi notre peuple est-il constamment persécuté, pourchassé, spolié, humilié ; pourquoi ne nous est-il pas donné de vivre en paix dans ces pays où nous avions trouvé refuge il y a des siècles ? La Shoah a constitué le paroxysme de cette question récurrente par son aspect horrible et infiniment cruel ; la naissance d’Israël devait alors y apporter la réponse, une et unique : si tous ces malheurs avaient frappé le peuple juif, c’est parce qu’il n’avait pas de terre nationale qui pouvait assurer sa protection et constituer son état de nation. Ce n’est pas en vain que les textes sacrés voient dans l’exil la première des malédictions, le pire des maux qui puissent être, compte tenu des souffrances et du déchirement qu’il engendre à Israël.**
L’Etat d’Israël constitue un défi lancé à la raison et à l’intelligence humaines, à l’humanité toute entière, pour laquelle ce peuple ne possédait pas une seule chance de survie, après les terribles persécutions séculaires qu’il avait subies. La preuve avait été donnée qu’aucune force au monde ne pouvait avoir raison de ce peuple, d’une part, et qu’Israël relevait assurément d’une puissance et d’une Providence que l’esprit humain n’était pas en mesure de comprendre, d’autre part. La création de l’Etat d’Israël était inéluctable, car elle constituait un terme définitif à la souffrance insupportable d’Israël, ainsi qu’à l’injustice ignominieuse commise durant des siècles contre le peuple juif.
L’Etat d’Israël donna un sens indéniable à la survivance des rescapés de la Shoah, une raison de vivre et de combattre encore pour leur descendance et pour le peuple juif, afin que le sacrifice des six millions de juifs ne soit pas vain. En contribuant à la construction du pays, les survivants de la Shoah comprirent pourquoi ils avaient survécu : ils devaient continuer à écrire l’Histoire pour la postérité. Ils renaissaient pour un nouveau destin dans lequel leur devoir de transmettre et de raconter devint l’essentiel de leur vie. D’ailleurs, la proportion des juifs rescapés des camps et venus s’installer en Palestine fut très élevée, car ils virent en Israël l’aboutissement de leur martyr, la réalisation de leurs espérances et ce pour quoi ils avaient survécu miraculeusement.
Mais il y a plus encore dans la naissance de l’Etat d’Israël. Dans le prolongement de nos paroles, nous pouvons dire que la Shoah avait abouti à une situation de désespoir total de l’humanité sur le sens de l’Histoire et sur l’être humain. Ce paroxysme de haine aveugle et de violence froide et gratuite, laissait penser que l’être humain était définitivement corrompu et malade, sans espoir de rémission. Et voici que de cet abîme de ténèbres jaillit brusquement un rayon de lumière et d’espoir : ce même peuple qu’on avait voulu exterminer et éradiquer de la surface de la terre, revenait des flammes de l’enfer et revendiquait le droit de vivre sur sa terre. Cela voulait tout simplement dire que l’Homme n’est jamais perdu pour l’Homme, quel que soit le mal qu’il est capable de faire à autrui, et quelles que soient les souffrances qu’il en subit, l’Homme est capable de se relever et de continuer son œuvre. Telle est la leçon magistrale que les rescapés de la Shoah ont administré à l’humanité toute entière.
Si les dictateurs voulurent mettre un point final à l’histoire d’Israël, en tant que peuple, en adoptant l’effroyable « solution finale » censée apporter un terme définitif au « problème juif »,*** l’Etat d’Israël vint à point nommé, seulement six ans plus tard, pour démontrer de façon flagrante et éblouissante, que le plan divin était tout autre, même si la folie meurtrière des hommes peut parfois en perturber le déroulement. L’histoire de ces dictateurs fous se finissait lamentablement dans les décombres d’un bunker ou sous les bombes, entraînant dans l’abîme les nations tout entières qui crurent en eux et qui crurent en leur invincibilité.
L’histoire d’Israël, quant à elle, était bien loin de se conclure. Elle continuait sa marche inexorable et s’amplifiait même jusqu’à parvenir à l’instauration providentielle de son Etat, libre et démocratique, proclamé par les nations seulement trois ans après que le dernier coup de fusil de cette guerre horrible ait été tiré. L’idéal pur d’Israël avait vaincu, une fois de plus, le sombre dessein de Satan. L’Etat d’Israël était né juste après - je serai très tenté de dire « sur » - les ruines fumantes du IIIème Reich, appelé à vivre mille ans. Ce n’est pas en vain que nos sages ont eu ce mot merveilleux : « L’éternité d’Israël ne démentira ni ne décevra jamais ! ». Cela parait logique puisqu’elle est liée à D. Son protecteur.
S’il est vrai que nous devons la naissance de l’Etat d’Israël, au plan du droit international, aux nations du monde, et en particulier à l’Europe, lorsqu’elles votèrent pour sa constitution, nous
devons limiter certainement cette reconnaissance à son minimum. Pour des raisons évidentes, l’Europe a voté pour la constitution de l’Etat d’Israël, voulant ainsi s’amender de son terrible crime contre le peuple juif, voulant ainsi « solder » le compte ouvert et béant avec le peuple juif. Une façon honorable pour le vieux continent, avec son terrible contentieux séculaire envers les juifs, de résoudre enfin le problème juif, braise brulante qu’elle tenait dans ses mains. Mais encore eut-il fallu s’en débarrasser honorablement, consciencieusement, c'est-à-dire en assumant ses fautes historiques impardonnables, celles qui consistèrent à fermer les yeux, pire encore pour la France, à collaborer officiellement avec l’occupation allemande pour la déportation des juifs de France, au nombre effrayant dépassant les 79000.
Lorsque l’idée de l’Europe naîtra, peu de temps après la Shoah, elle comportera dans ses prémices une certaine part de cette volonté d’oubli et de tourner la page de l’Histoire, trop lourde à assumer. Il n’est pas fortuit que les deux artisans de la construction de l’Europe furent De Gaulle et Adenauer.
Mais l’Histoire s’entête souvent à se répéter : l’Europe connaît aujourd’hui un flux migratoire gigantesque, qui peut lui rappeler exactement les années d’après guerre. Mais à l’époque, personne ne voulait des juifs pour les accueillir, en tant que tels ! D. fit alors que les portes de la terre d’Israël s’ouvrirent pour les faire rentrer chez eux

___________________________________________________________________________
* Rabbénou Bahayé ben Acher, grand exégète et kabbaliste de Saragosse, au XIIIème siècle. Il fut un illustre disciple du Rachba, Rabbi Chlomo ben Adereth, le grand décisionnaire de Barcelone en Aragon ; né en 1235, mort en 1310.
** Deutéronome, section Ki Tavo ; XXVIII v.64 et 65
*** Conférence de Wannzee, dans la banlieue de Berlin, en Janvier 1942.

www.cippo.eu -  Hébergé par Overblog